Murs vacants, carnet d'une série sur les façades du Nord

12 mars 2019

Façade de brique d'une maison ouvrière aux volets fermés, lumière rasante
« Coron n°4 », rue Casimir-Beugnet, Lens. Tirage argentique 50 × 60 cm, papier baryté Ilford. Boîtier Mamiya RB67, pellicule Kodak Tri-X 400.

Cette page regroupe mes notes de travail pour « Murs vacants », une série de trente-deux photographies que j'ai faite entre l'automne 2016 et l'hiver 2019 dans l'ancien bassin minier du Pas-de-Calais. Je n'avais prévu ni série ni exposition au départ. Je photographiais des façades de maisons vides en revenant voir ma grand-mère à Liévin. Au bout de deux ans, j'avais quatre-vingts négatifs et l'impression d'avoir documenté quelque chose qui m'échappait. La galerie L'Escale, à Lens, m'a proposé un mur en février 2019. J'ai trié, j'ai tiré, j'ai accroché. Ces notes existaient sur des fiches bristol posées sous les cadres. Je les recopie ici parce que les fiches se sont perdues au démontage.

Pourquoi les murs

J'ai grandi à Liévin, entre deux corons. La brique rouge des maisons des mines, je l'ai sous les yeux depuis l'enfance. On ne la regarde plus quand on vit dedans. C'est en partant étudier à Lille, puis en revenant, que j'ai recommencé à voir ces murs. Beaucoup de maisons étaient vides. Rachetées, murées, en attente de réhabilitation ou de démolition. Le bassin minier est inscrit au patrimoine mondial depuis juin 2012, mais l'inscription protège des ensembles, pas chaque façade. Entre la liste de l'UNESCO et la pelleteuse, il y a un grand espace flou où ces maisons attendent.

Je voulais photographier ce flou. Pas la ruine spectaculaire, pas le pathos des friches. Une façade ordinaire, frontale, en pleine lumière, comme un portrait. Centre national des arts plastiques, c'est le couple Becher. Bernd et Hilla Becher ont passé quarante ans à photographier des châteaux d'eau et des chevalements de mine de face, à la même distance, sous une lumière neutre. Leur travail sur les installations industrielles du bassin de la Ruhr m'a appris une chose simple. Un objet banal devient lisible quand on le traite avec une rigueur absurde.

Le matériel

Tout est en argentique, en moyen format. J'ai utilisé un Mamiya RB67 Pro-S, un boîtier lourd, lent, increvable, acheté d'occasion à un photographe de mariage de Béthune pour 380 € en 2015. Le 6×7 me donnait un négatif assez grand pour tirer en 50 × 60 cm sans grain envahissant. Pellicule Kodak Tri-X 400 développée au Rodinal à la maison, dilution 1+50, vingt minutes à 20°C. Pour quelques façades de fin de série, en 2018, je suis passée à la Ilford FP4 Plus 125, plus fine, pour les détails de brique.

Le trépied était obligatoire. Avec le RB67, on ferme à f/16 ou f/22 pour avoir toute la façade nette, et la vitesse tombe vite. J'ai photographié presque toujours entre 8 et 10 heures du matin, l'hiver, quand le soleil bas du Nord vient lécher la brique sans l'écraser. La lumière rasante révèle le relief des joints, les épaufrures, les traces de suie. Une façade plate sous un soleil de midi ne raconte rien. La même façade à 9 heures un matin de janvier devient un paysage.

Les lieux

Dix des trente-deux tirages accrochés à la galerie L'Escale, Lens, février 2019. Les négatifs portent les numéros d'ordre de prise de vue, pas d'accrochage.
LieuCommuneDate de priseTirage
1Cité des ProvincesLensnovembre 201650 × 60 cm baryté
4Rue Casimir-BeugnetLensjanvier 201750 × 60 cm baryté
7Coron de la fosse 3Liévinfévrier 201740 × 50 cm baryté
11Cité Saint-PierreLoos-en-Gohelleoctobre 201750 × 60 cm baryté
14Rue des GarennesMéricourtdécembre 201740 × 50 cm baryté
18Cité du 9-9 bisOigniesmars 201850 × 60 cm baryté
22Quartier des ÉlectriciensBruay-la-Buissièremai 201840 × 50 cm baryté
27Rue Émile-ZolaAuchelseptembre 201850 × 60 cm baryté
30Cité BrunoDourgesnovembre 201860 × 70 cm baryté
32Façade murée, sans nomAvionjanvier 201960 × 70 cm baryté

Trois façades

La n°4, rue Casimir-Beugnet à Lens, est l'image qui a déclenché la série. Une maison à deux travées, volets bleus fermés, brique rouge sombre, un numéro émaillé encore lisible. Je suis passée trois fois avant de la photographier. Il fallait que les voitures garées devant soient parties, ce qui n'arrivait jamais. Un dimanche de janvier 2017, la rue était vide. J'ai posé le trépied sur le trottoir d'en face et j'ai fait deux poses. La maison a été murée six mois plus tard.

La n°18, cité du 9-9 bis à Oignies, est la seule où j'ai photographié une façade encore habitée. Une dame est sortie pendant que je réglais l'appareil. Je lui ai expliqué. Elle m'a dit qu'elle était née dans cette maison en 1949 et qu'elle n'en partirait pas. Sa façade est la plus vivante de la série. Pots de géraniums au rebord, rideau de dentelle, paillasson. Le contraste avec les maisons vides donne tout son sens à l'ensemble.

Une façade vide n'est pas une absence. C'est une présence qui attend. Quelqu'un est parti, quelqu'un reviendra peut-être, et la brique tient bon entre les deux.

Carnet de prises de vue, Liévin, février 2018

La photographie n°32

La dernière image de la série, prise à Avion en janvier 2019, montre une façade entièrement murée. Portes et fenêtres bouchées au parpaing, peintes en gris pour faire propre. Plus de numéro, plus de seuil, plus rien d'une maison sauf la forme. C'est la plus abstraite de la série et la plus dure à regarder. Quand on mure les ouvertures d'une maison ouvrière, on ne la protège pas. On la condamne. Le parpaing gris sur la brique rouge, c'est la dernière étape avant la pelleteuse. J'ai voulu finir là-dessus, sans commentaire.

Après Lens

L'exposition a tenu trois semaines, du 9 février au 2 mars 2019. La fréquentation a été correcte pour une galerie associative de Lens en plein hiver, autour de quatre cents personnes. Beaucoup de gens du coin sont venus chercher leur rue, leur cité, parfois leur ancienne maison. Une femme a reconnu la façade de la n°7, le coron de la fosse 3 à Liévin. C'était la maison de ses parents. Elle est restée dix minutes devant le tirage sans rien dire. Ces moments-là valent plus que les ventes, et j'ai vendu six épreuves.

Je travaille toujours sur le même sujet, autrement. Depuis 2020, je photographie les matières du bâti de près. La brique seule, le mortier, l'enduit qui s'écaille, la tôle des appentis. Plus de façade entière, juste la peau des murs. La série s'appellera peut-être « Épidermes ». Je ne sais pas encore. Le bassin minier change vite. Certaines maisons que j'ai photographiées en 2016 sont devenues des pelouses. D'autres ont été rénovées, ravalées, repeintes, méconnaissables. Mes négatifs sont parfois la seule trace de ce qu'elles étaient.

Je garde tout l'atelier à Liévin, dans l'ancien garage de la maison familiale. Six mètres carrés, un agrandisseur Durst M670, une cuvette de révélateur, l'odeur du fixateur qui ne part jamais. Le numérique fait mieux, plus vite, moins cher. Je le sais. Mais l'argentique m'oblige à la lenteur, et la lenteur est exactement ce que ce sujet demande. On ne photographie pas une maison qui attend en rafale.

Références

Bernd et Hilla Becher